Clair de Lune

Vignette » Le Nord Continent » L'Empire d'Elben ou La Grande Vérée
Un court récit de Kelem dans l'univers de SierrElben et plus précisément dans les rues dangereuses de la cité d'Oal...

Un cour récit de Kelem dans l'univers de SierrElben et plus précisément dans les rues dangereuses de la cité d'Oal...




CLAIR DE LUNE



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Un court récit pour SierrElben.



Deranel referma la porte de chez lui doucement, ce qui ne l’empêcha pas de pester sourdement contre cette sortie nocturne. Mais il ne pouvait faire autrement. Il entendit sa femme, dans un son étouffé par l’épaisseur de la porte : « Sois prudent surtout, je t’aime ! » Comme s’il partait risquer sa vie dans cette expédition… Ce n’était pourtant pas la première fois qu’il partait chercher des racines de Tellastil au Marché Nocturne, mais cette fois-ci, tout semblait différent dans les rues d’Oal. « Fichue ville » grommela-t-il en s’éloignant de chez lui. Il se retourna : la lueur faiblarde de la bougie se distinguait encore vaguement entre les interstices de la fenêtre close. Sa femme restera sans doute pelotonnée près de la fenêtre, en attendant son retour. De toute façon, sans ces racines du diable, elle ne pourra pas s’endormir. Il aurait fallu en acheter bien plus la dernière fois, se dit-il, même si cela devait nous faire contracter une dette. Tout, plutôt que retourner au Marché Nocturne.
Ses bottes avaient pris, définitivement semble-t-il, une couleur marron du fait de ces constants allers et retours dans les rues boueuses des Quartiers Populaires. Quartiers qui, pour l’heure, ressemblaient plus à une ville fantôme qu’autre chose. Pourtant, les rares maisons pourvues de fenêtres, comme la sienne, étaient elles aussi éclairées par une faible lueur. Les gens n’ont pas vraiment l’air de vouloir dormir, cette nuit, pensa-t-il.
Longer les murs, marcher d’un bon pas, mais pas trop rapide pour ne pas paraître suspect. Il commençait à être habitué à la façon de se déplacer de nuit dans les rues d’Oal. N’empêche, ce n’est pas l’expérience qui peut vous éviter une « intervention » des Marcheurs d’Ombre. « Allons, arrête un peu de penser à ça, que pourraient te vouloir les Marcheurs ? ». Rien, évidemment, mais ils ne s’arrêtent pas à ce genre de détails. Un vent plutôt fort balayait les rues. Un nouvel orage viendrait sans doute bientôt ; on pouvait déjà entendre le grondement du tonnerre, venu de la mer, derrière lui, loin. « Foutue mer elle aussi. Le malheur viendra de la mer. Le gars de la taverne a bien raison, tiens ». Il tourna à gauche, puis à gauche, puis à droite. Le dédale des rues semblait ne jamais vouloir finir. Le sol commençait à gagner en fermeté : Deranel s’éloignait des Quartiers Populaires. Bientôt le Marché ; bientôt le retour chez lui.

Il entendit un bruit de pas précipité. Aussi vite que possible, il se précipita sous l’auvent à proximité (preuve d’ailleurs qu’il était bel et bien sorti des quartiers pauvres). Caché dans l’ombre, il vit un homme pauvrement vêtu portant une sorte de caisse sous le bras courir à perdre haleine dans la direction opposée. Deranel ne bougea pas : un homme qui court dans les rues d’Oal n’est jamais le seul à courir. Il s’assit en tremblant et en se cachant derrière les tonneaux entreposés sous l’auvent. Probablement la maison de quelque commerçant ou nouveau riche du marché de l’esclavage… Il se recroquevilla et tenta de respirer en faisant le moins de bruit possible. Surtout ne pas se faire repérer par les miliciens qui ne manqueront pas de passer, aux trousses du pauvre homme. Et, dissimulé par la pénombre, il les entendit passer, de leur pas lourd, rythmé par les bruits métalliques des épées battant au côté. Quelques instants plus tard, le silence était revenu. En sueur, il passa la tête côté rue. Personne en vue. Le cri d’une mouette venue du port, perçant dans la nuit, lui fit manquer un battement de cœur. Il se dépêcha de reprendre la route en direction de la Place des Echanges. Au moins un endroit où je serai en relative sécurité. Lui-même, au fond, n’y croyait pas vraiment.


***


Rodiane frissonnait, les yeux fixés sur l’ombre vacillante de la flamme de la bougie. Voilà maintenant presque une demi-heure que Deranel était parti. Et voilà une demi-heure qu’elle ne pouvait faire autre chose que de rester immobile devant la bougie qui se consumait lentement. Comme elle aurait aimé ne pas avoir dû le supplier de se rendre cette nuit encore au Marché Nocturne… Malheureusement, sa maladie progressait encore, et seules les racines de Tellastil pouvaient apaiser le mal qui semblait la ronger de l’intérieur. Sans ces racines, elles ne pouvaient déjà plus dormir. Depuis l’arrivée inexpliquée de ces rafales de vents venus du Sud, certains de ses voisins avaient eu des comportements inexpliqués. Un était parti de chez lui sans laisser aucune nouvelle, et de manière parfaitement étonnante. Personne n’a jamais pu dire ce qu’il lui était arrivé ; et il était impossible que cela soit de la faute d’une quelconque Guilde : il n’y a eu aucune effraction chez eux, il était donc parti de son plein gré. D’autres, plus nombreux, étaient pris épisodiquement d’accès de folie nerveuse : ils criaient dans les rues des mots incompréhensibles, avant de se calmer, s’ils n’étaient pas tués entre temps par un factionnaire agacé des Voiles Rouges qui passait par là. Et puis elle, elle qui semblait dépérir de jour en jour. A tel point que Deranel a osé amener une herboriste du Conclave de Talliendra chez eux, afin qu’elle l’examine. Sans rien dire d’autre, la mystérieuse femme lui a dit de lui faire boire régulièrement des infusions de racine de Tellastil, une plante dont ils n’avaient jamais entendu parler. Mais ils avaient vite découvert que cette racine ne se trouvait pas comme ça. Seul le Marché Nocturne pouvait leur en fournir : venu du Sud du continent, cette plante rare avait un prix exorbitant. Le petit commerce d’artisanat de Deranel était au bord de la faillite. Mais hors de question de laisser tomber Rodiane. Celle-ci, désormais dans l’incapacité presque complète de bouger, laissa échapper une larme en pensant au dévouement de son mari, sorti encore une fois dans la nuit oalie pour aller chercher les quelques racines suffisantes pour soulager sa femme. La goutte d’eau salée s’écrasa sur le sol de la maison, tandis qu’un léger souffle passé entre les interstices de la fenêtre fit vaciller la flamme de la bougie.


***


Enfin, le Marché Nocturne. Deranel respira. Ici, sur la Place des Echanges, malgré le trop grand nombre de personnes à l’air louche, peu de risques de se voir inquiéter par les factionnaires. Les quelques étals qui s’offraient à lui ne l’intéresser. Vite récupérer ce qu’il était venu chercher, et partir. Maudits soient ces Vents. Il se fraya un chemin entre les passants, en évitant soigneusement le moindre contact ; pas la peine de déclencher une bagarre s’il bousculait un énergumène aviné, comme on en croise parfois dans cette partie de la ville. Il se dirigea d’un pas décidé vers le petit étalage situé dans un coin de la place, tenu par une énigmatique vieille femme, courbée sur sa canne. En le voyant approcher, elle lui fit un large sourire.
« Mais revoilà le petit Deranel. Toujours la même chose je présume ?
- Vous présumez bien. Donnez-moi dix ballots de racines de Tellastil, et je fiche le camp.
- Pas rassuré par la nuit mon petit Deranel ?
- Je ne suis pas venu chercher des commentaires, mais des racines, la vieille.
- Et pas plus aimable que la dernière fois à ce que je vois, dit-elle en plaçant les racines demandées dans le petit sac en toile qu’il avait amené. Tu pourrais faire un petit effort, moi qui réserve spécialement pour toi un lot de Tellastil à chaque fois que je viens dans cette belle ville.
- Je n’en peux plus, de cette ville, moi. Remplissez mon sac et finissons-en.
- Tu as tort de te précipiter, mon petit Deranel. La nuit est bien souvent le moment où l’on en sait davantage. Le clair de lune est là pour éclairer le chemin, ne crois-tu pas ?
- Le chemin jusqu’à chez moi peut-être oui. Arrêtez donc de parler par énigme, la vieille. Vous vous prenez pour une représentante de Talliendra ?
- Le Conclave ? Quand le Conclave aura compris l’utilité du clair de lune, mon petit, Oal ne sera plus qu’un ramassis de baraques crotteuses. Tiens, mon petit, ricana la vieille femme, en lui tendant le sac. »

Il lui prit le sac des mains et partit sans un mot. Toujours le même discours que cette vieille folle lui resservait à chaque visite. Il se dirigea jusqu’au bord de la Place des Echanges. Il s’arrêta et leva les yeux. La lune éclairait de ses feux la Place, le vent ne faiblissait pas, bien au contraire. Il faut vite que je rentre avant l’orage. En inspirant une grande bouffée d’air, Deranel s’enfonça à nouveau dans l’obscurité du dédale des rues d’Oal.

Il marcha rapidement, trop selon ses critères de sécurité. Mais la levée du vent l’inquiétait, de même que le clair de lune. Si les discours de la vieille commencent à te tourmenter, c’est que tu commences à devenir dingue comme tes voisins, mon gars ! Il tourna à plusieurs carrefours, sembla s’égarer. Par là, non, par là… Le vent soufflait de plus en plus fort. Deranel commençait à paniquer. C’est exactement ce qu’il ne faut pas faire. Il faut que je me calme. Au bout d’une rue, il arrêta de courir et s’appuya contre le mur, essoufflé. Relevant la tête, il regarda la lune, qui semblait briller d’un éclat différent en cette étrange soirée. Sa respiration s’apaisa, mais pas les battements de son cœur, encore moins lorsqu’il entendit des pas réguliers s’approcher et une voix demander depuis l’autre rue qui faisait le croisement : « Il y a quelqu’un ? »
Un factionnaire ! Rapidement, il étudia l’aspect des maisons environnantes. Beaucoup trop bien tenues pour faire partie des Quartiers Populaires. Je suis à l’Est ! La zone du Comité des Forges ! Une guilde qui ne supportait pas de voir les gens rôder la nuit dans « ses » rues. S’il me trouve, je suis fichu. En s’efforçant de faire le moins de bruit possible, Deranel prit le premier embranchement qui se présenta à lui. Il n’était pas un dur, et encore moins un combattant. Le cœur battant à tout rompre, il s’enfonça dans la pénombre. Visiblement, le sbire du Comité a dû considérer que les bruits de pas ont été le fruit de son imagination. Il le vit continuer son chemin dans la rue sans tourner la tête dans l’impasse où s’était réfugié Deranel. Celui-ci souffla. Il ramassa son sac de toile contenant les précieuses racines de Tellastil, mais aperçut à ce moment ce qui semblait être une botte posée par terre. Il fit deux pas plus avant et eut le souffle coupé. Ne pas crier. Ne surtout pas crier. Un cadavre se tenait là, caché sur le côté de l’impasse. Au vu des vêtements de l’homme, il devait s’agir d’un marchand. Visage déformé par une grimace horrifiée, l’homme était mort les veines du cou tranchées. Une flaque de sang inondait le sol, et le fond de son sac de toile avait pris une lugubre couleur rouge, dans la lueur blafarde du clair de lune. Au mur était fixé un foulard noir à l’aide de trois clous. La marque des Marcheurs d’Ombre. Deranel s’éloigna rapidement, sur le point de vomir le peu de ce qu’il avait dans son estomac.

Revenu dans la rue, à nouveau déserte, il rebroussa chemin jusqu’à trouver une artère plus grande. Il longea les murs, bienheureux de l’ombre procurée par les bâtiments. Il se sentait oppressé par le clair de lune, chose à laquelle il n’avait jamais accordé d’importance avant cette nuit. « Fichue nuit ». « Et fichue vieille ». Il tourna à gauche, à droite, encore à gauche. Il lui semblait à nouveau reconnaître les allées qu’il empruntait. Le sol lui-même commençait à reprendre sa texture boueuse, signe qu’il avait à nouveau retrouvé les quartiers populaires. Oui, il passait devant la boutique de Nolly, la boulangère. Les ombres nocturnes déformaient tout, il ne la reconnut qu’une fois devant la porte. Une voix sourde le fit se retourner. « Alors, on fait une promenade de minuit ? » Deux gros bras, armés de bâtons, se tenaient à l’autre bout de la rue. « Et s’il nous faisait voir ce qu’il y a dans son petit sac ? » Denarel se remit à trembler. Je ne les ai jamais vus par ici ces deux là. Et quand ils verront le contenu de mon sac, je gage qu’ils ne repartiront pas simplement avec quelques racines… Il fit un pas en arrière. « M’étonnerais que t’arrive à nous semer mon gars. Allez, sois sage et file nous ton sac ». Celui qui a pris la parole fit un grand sourire. Les rayons de lune se reflétaient sur ses dents jaunies. Denarel se retourna et prit ses jambes à son cou. Je connais le quartier, et pas eux, je ne les ai jamais vus passer devant le magasin ! Tentant de se rassurer, il courait sans s’arrêter, pour garder l’avance qu’il avait sur eux. A gauche, il reconnut une rue étroite. Un raccourci pour chez lui. Il se précipita, en espérant qu’ils ne le verraient pas emprunter cette ruelle. « Essaye pas de t’échapper en passant par les petites rues, on connait Oal comme notre poche », entendit-il crier derrière lui. Mais ce ne fut pas la seule voix qu’il entendit. « Hé ! Vous deux ! Qu’est-ce que vous foutez ? » Denarel s’arrêta et se retourna. Il entendit des jurons, puis une course précipitée qui s’éloignait de sa position ; il souffla à nouveau, un grand coup. Pour une fois que des factionnaires viennent en aide à quelqu’un, il faut que ce soit par hasard. L'orage amené par les vents éclata enfin, il se retrouva trempé de la tête aux pieds. Complètement épuisé, il sortit de la ruelle, et sous le clair de lune persistant à travers les nuages, termina les derniers mètres qui le séparaient de chez lui.



Il ouvrit la porte et la referma d’un coup sec. Le courant d’air souffla la bougie presque entièrement consumée. Il s’affala par terre contre le mur. Dans le noir apaisant, Rodiane l’entendit pleurer.

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Un récit écrit par Kelem, se situant dans les rues d'Oal
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